En octobre 2004, après avoir obtenu le feu vert de la compagnie Gol-Air et grâce à la générosité de l’entreprise SGREG Sud-Est de Beaumont, qui nous avait déjà soutenus lors de l’expédition que j’avais organisée en février 1993 sur le mont Kenya et le Kilimandjaro, nous avons pu acheminer 90 kilos de médicaments jusqu’au village de Matte, perché à 1 750 mètres d’altitude, au sud-est de la vallée de Katmandou.
Ce trekking, unanimement reconnu par les passionnés comme l’un des plus beaux au monde, se poursuivait par l’ascension vers le camp de base de l’Annapurna (ABC), véritable sanctuaire niché au cœur des plus hauts sommets de l’Himalaya. L’ensemble du parcours s’étendait sur 23 jours de marche, à raison de 5 à 7 heures quotidiennes, pour un dénivelé total d’environ 22 000 mètres et une distance de plus de 400 kilomètres.
Au fil de notre progression, nous avons traversé une trentaine de ponts suspendus, parfois en piteux état, gravi et descendu des dizaines de milliers de marches, fait tourner des centaines de moulins à prières, et longé d’innombrables «Mani » ces murets ornés de pierres gravées ou peintes de prières, toujours par la gauche, comme le veut la tradition. Nous avons aussi croisé des colonnes de mules, d’ânes et de baudets, et dégusté quantité de dal bhat, plat népalais typique composé de riz, de légumes, de pommes de terre, d’épices relevées et d’une soupe de lentilles, servi à volonté… et mangé avec les doigts.
Tout au long du périple, l’hébergement se fait dans de petits lodges, qui assurent également la restauration, toujours préparée au moment, jamais à l’avance. Ces haltes sont autant d’occasions privilégiées de rencontrer les habitants de ces régions montagneuses reculées et d’échanger avec eux.
Les premiers jours sont consacrés à la remontée du massif par l’est, en suivant un sentier principalement formé de marches naturelles qui longe les gorges de la Marsyangdi River jusqu’à Manang, situé à 3 500 mètres d’altitude et atteint le 12 octobre. Dès le deuxième jour, à l’est, apparaît le Manaslu, majestueux à ses 8 160 mètres. Le 10 octobre, nous apercevons successivement l’Annapurna II (7 939 m), l’Annapurna IV (7 525 m), le Chulu Est (6 558 m) et le Tilicho Peak (7 134 m). Ces sommets grandioses nous accompagneront jusqu’au coucher du soleil, visible depuis le monastère bouddhiste du vieux village d’Upper Pisang.
La végétation change rapidement : la luxuriante zone subtropicale, ornée de cultures en terrasses, cède la place à des paysages de hauts plateaux, où le soleil et la chaleur humide (30 °C) disparaissent au profit de la grisaille, du froid et de la neige.
Après une nuit passée à 4 700 mètres, dans des chambrées où la température chute à -4 °C et où quelques marcheurs ressentent le mal d’altitude, nous franchissons sous un grand soleil le col du Thorong-La Pass — point culminant et passage emblématique du trek, à 5 416 mètres, dans une neige poudreuse tombée la veille et toute la nuit précédente.
Le 13 octobre, vers midi, le panorama est grandiose : face à nous se dressent le Chulu Ouest (6 419 m), l’Annapurna III (7 555 m) et le Gangapurna (7 454 m). Le trek se poursuit vers le nord-ouest par une longue descente, ponctuée d’une halte à Muktinath – le « Lourdes » népalais – célèbre pour ses petites flammes bleues éternelles et la coexistence harmonieuse de l’hindouisme et du bouddhisme.
Nous atteignons ensuite le superbe village de Kagbeni, véritable oasis de verdure au milieu de vastes étendues minérales. Il marque la porte d’entrée de l’ancien royaume interdit du Mustang, une région encore aujourd’hui soumise à l’obtention d’une autorisation spéciale et d’un permis de trekking particulièrement onéreux (environ 1 200 $ pour une dizaine de jours).
En descendant la Kali Gandaki River — la vallée la plus profonde de la planète — nous pouvons admirer, sur notre gauche au sud-est, la majestueuse muraille des Nilgiri, dont les trois sommets atteignent respectivement 7 061 m, 6 940 m et 6 839 m.
Le 17 octobre, nous parvenons à Kalopani, d’où s’offre un panorama exceptionnel sur la face nord de l’Annapurna et sur le versant sud du même massif, un spectacle saisissant et inoubliable.
Plus loin, vers Tatopani, un sadhu de 91 ans déploie devant nous sa chevelure, longue de neuf avant-bras — une vision aussi étonnante qu’inoubliable. Le sommet oriental du Dhaulagiri, culminant à 8 167 mètres, se dresse désormais face à nous. Depuis le village de Chitre, son impressionnante face nord, haute de 4 000 mètres, semble nous défier. Au soleil couchant, ce spectacle grandiose grave en nous un instant d’émotion pure, tel qu’on ne peut en vivre qu’en haute montagne, au cœur de l’Himalaya.
Ce matin, en quittant Chitre, nous bifurquons vers le sud-est, en direction de Ghandruk. Commence alors l’ascension vers le camp de base des Annapurna, accessible en suivant la vallée de la Modikhola River. Après une succession de montées et de descentes, épousant les mouvements d’un terrain parfois instable à cause d’éboulements, nous atteignons le camp de base du Machapuchare (3 700 m) le 23 octobre en fin de matinée.
Dans l’après-midi, nous effectuons un aller-retour jusqu’au camp supérieur, situé à 4 300 mètres. Les nuages, accumulés sur les sommets, nous privent malheureusement de toute visibilité, nous obligeant à redescendre avant de retenter notre chance le lendemain matin.
Le 24 octobre, à 9 h 30, nous sommes de retour au camp de base. Cette fois, le spectacle dépasse tout ce que nous pouvions imaginer. Tout autour de nous, sur 360°, se déploie un amphithéâtre de géants : de gauche à droite, l’Hiunchuli (6 664 m), l’Annapurna Sud (7 219 m), le Baraha Shikhar (7 647 m), l’Annapurna I (8 091 m), le Singu Chuli (6 499 m), le Tharpu Chuli (5 663 m), le Gandharba Chuli (6 248 m) et enfin le Machapuchare (6 993 m). A nos pieds, les glaciers s’unissent pour former une immense mer de glace, recouverte de terre, de pierres et de blocs épars, parcourue de crevasses. En redescendant la vallée, nous croisons un groupe de maoïstes à Chomrong, un village rendu célèbre par ses 2 254 marches, que nous franchissons avec une certaine fatigue !
Le 27 octobre, notre périple s’achève à Phedi. De là, nous prenons un bus pour Pokhara. Au-delà des souvenirs de sommets enneigés, de forêts subtropicales, de paysages en terrasses et de rivières glaciaires aux eaux turquoise, c’est surtout une expérience humaine exceptionnelle que nous gardons en mémoire : celle vécue et partagée avec un peuple accueillant, humble, dont la légendaire gentillesse n’est plus à prouver. Une chose est certaine : nous reviendrons.